La valeur n’est pas un sujet historique
Éléments de réponse au dernier message de Dietrich Hoss

, par Jacques Wajnsztejn

Bonjour à tous,

Je suis en gros d’accord avec l’intervention de Dietrich Hoss* (DH), mais son passage sur la valeur me fait revenir sur une question de méthode qui a je crois de l’importance quant aux liens entre théorie et pratique.

Il ne s’agira pas ici de s’appesantir sur les différences entre ce que DH appelle d’un côté le courant critique de la valeur1 et de l’autre celui de la critique des théories de la valeur2

En effet, je ne pense pas nécessaire que le débat sur la valeur tienne une grande place dans les Journées critiques. Il est lié à l’histoire singulière et collective de quelques individus ou groupes dont l’approche critique a emprunté ce chemin là, mais ce n’est qu’un chemin parmi d’autres comme on a pu le dire dans notre projet initial incluant la critique sous toutes ses formes y compris artistiques.

En revanche, ce qui est important c’est de voir ce qui sous-tend ces différences de positions qui autrement apparaissent purement scolastiques pour les lecteurs occasionnels et a fortiori pour ceux qui luttent ou résistent en dehors de toute analyse de la valeur. Et pour eux comme pour nous, la différence n’est alors plus scolastique du tout parce qu’elle implique un certain rapport à la pratique. Pour ne pas surcharger ce texte, je renvoie pour l’histoire des théories de la valeur et leur finalité pratique au petit texte que j’ai envoyé la veille des Journées critiques de mai 2011, mais qui est peut être passé inaperçu du fait de l’abondance de textes à lire en un cours laps de temps (cf. sur le blog : Ajout de dernière minute « critique et valeur »).

De la théorie…

Ainsi, ce que Jacques Guigou et moi-même soutenons, c’est que la valeur n’est qu’une représentation conventionnelle de la puissance et de la domination. Une puissance et une domination d’abord souveraine au début du développement de la valeur (l’État sous différentes formes en est l’instigateur principal), puis une puissance sociale sous le capitalisme.

Ce n’est donc pas la valeur (ni la forme-valeur) qui est le sujet.

La subordination du travail vivant au capital repose sur un rapport social de dépendance réciproque3. Ce rapport social est soumission d’une condition (celle des non propriétaires des moyens de production) à une autre (celle des propriétaires) productrice d’un antagonisme qui prend historiquement la forme des luttes de classe. Cet antagonisme présente la particularité de ne pas être le produit d’une simple opposition, mais d’une contradiction. Le rapport social capital/travail constitue ce mixte de dépendance et d’antagonisme qui produit une dynamique du capital qui n’a rien d’automatique.

Pour ne prendre qu’un exemple, les grandes luttes des OS des années 1960-70 sur les conditions de travail et les salaires ont accéléré la mise en place d’une automation qui du point de vue technologique était prête à être mise en œuvre depuis une vingtaine d’années. Que cet antagonisme ait été englobé et rendu inoffensif après la défaite du dernier assaut révolutionnaire des années 60-70, par une restructuration qui a abouti à une véritable révolution du capital, n’était pas une fatalité, mais nous y sommes.

Un fil historique s’est rompu et quand nous avons parlé à Lyon ou dans le questionnaire, de « nouveaux mouvements », ce n’est pas tant parce qu’ils se distingueraient de l’ancien mouvement ouvrier par tel ou tel caractère vraiment nouveau, mais parce que justement ce fil est rompu et qu’il n’est perpétué que sous forme de litanies par les syndicats ou sous forme mystique par l’extrême gauche. Mais cette révolution du capital ne produit pas un système abstrait qui serait en face de nous. Les rapports de dépendance réciproque continuent à perdurer à travers les réseaux, les tendances oligarchiques qui lient clans, rackets et leurs clients ; les résistances aussi continuent à travers l’insubordination, les luttes antihiérarchiques, certaines formes alternatives, mais en dehors des anciennes perspectives classistes.

Pour le courant dit critique de la valeur, le sujet de la valeur c’est le travail abstrait ce qui délimite immédiatement pour la plupart des auteurs de ce courant (Krisis, Jappe) deux Marx, celui exotérique du travail concret et d’un mouvement ouvrier (le mauvais Marx) censé être le sujet de la révolution à travers la dialectique des luttes de classe et celui ésotérique4 (le bon Marx) du mouvement de catégories qui agissent comme des quasi-sujets, les classes sociales n’étant que des « porteurs » (Träger)5.

Critiquant fort justement le fait que la critique du travail réalisé par le mouvement ouvrier n’est en fait qu’une critique du point de vue du travail, Krisis ne comprend le travail que comme malédiction ou tripalium et non comme contradiction de l’activité générique des hommes. D’ailleurs toute contradiction « vivante » disparaît : il n’y a pas de contradiction au sein du rapport capital/travail et ces deux composantes ne sont que deux éléments du même rapport fétiche. Jappe ne s’en cache pas et il assume : « Il s’agit maintenant d’interpréter l’histoire comme une histoire de fétichismes plutôt que comme une histoire de luttes de classes »6

La valeur se présente comme sujet (le capital est défini comme la valeur s’autovalorisant), mais un « sujet automate » composé de relations objectivées7. Comme le reconnaît Jappe dans Crédit à mort, le capitalisme peut très bien s’arrêter tout seul à cause de sa contradiction interne qui est que le remplacement du travail humain seul producteur de survaleur (et hop retour au Marx exotérique tant décrié !8) par du travail mort produit de la dévalorisation.

Pour résumer, on peut dire que ce qui rend problématique le passage de la critique à la pratique pour Krisis et Jappe est contenu dans leur prémisse théorique : la lutte des classes est vue, quand elle est reconnue et ce n’est pas toujours le cas, comme une contradiction externe au capital. Elle ne peut donc prendre les choses à la racine. La seule contradiction interne et donc mortelle est celle d’une valeur reposant sur le travail abstrait.

À la pratique.

De ces différences qu’en est-il et surtout qu’est-ce qu’elles induisent du point de vue des perspectives, du point de vue pratique ?

Dietrich Hoss est bien conscient du problème puisqu’il dit lui-même dans son courrier : « Mais la différence entre les deux positions est mise à l’épreuve dès qu’on veut se préparer aux luttes à venir » ; toutefois il reste dans le vague et je préfère éclairer cela par un exemple. Dans la logique de l’analyse en termes de forme-valeur D. Hoss énonce que la forme-État est dépendante de la forme-valeur. En dehors du fait que l’on peut très bien énoncer l’inverse si on en reste à ce niveau de généralité sans périodisation historique, cela conduit Hoss à penser qu’aujourd’hui, avec le triomphe de la forme-valeur, l’État n’a plus de rôle politique propre, qu’il n’est qu’au service de la valeur. Je m’inscris en faux contre cette assertion qui ne comprend l’État que sous ses formes « gendarmes » ou « providence » appuyées toutes deux sur le concept de nation. Je pense à l’inverse que l’État se redéploie aujourd’hui sous une forme réseaux qui le fait participer activement au processus d’évanescence de la valeur. Cette action n’est certes plus strictement nationale puisqu’elle se situe d’emblée au niveau supérieur exigé par la globalisation/mondialisation où se pose la fameuse question de la « gouvernance », mais son action n’en est pas moins fondamentale même si elle s’intègre à de nouveaux niveaux de souveraineté (régionale, européenne, mondiale). Que le type de décisionnisme politique adéquat dans ce contexte ne soit pas actuellement au point comme le montrent les tergiversations américaines sur le plan de relance où les difficultés artificielles de l’Europe sur le poids de la dette ne doit pas nous conduire à mésestimer les nouvelles formes d’intervention de l’État, ce qui est d’ailleurs logique avec notre conception du capital comme puissance. Chaque position contient donc sa propre cohérence : d’un côté domination de la forme-valeur et relativisation de l’importance de l’activité économique et politique de l’État ; de l’autre domination du capital-puissance et détermination des niveaux et degrés de souveraineté.

Les rapports entre critique, crise et luttes

Pour moi, la valeur n’étant pas sujet mais une représentation qui donne corps à l’économie politique, il ne s’agit donc pas d’axer la critique sur la crise de la valeur et ce qui l’accompagnerait (la dévalorisation, l’incapacité à rendre rentable les investissements productifs et finalement la crise finale), mais sur la crise des rapports sociaux (le capital a de plus en plus de mal à les reproduire : inessentialisation de la force de travail, chaos urbains, émeutes) et du rapport à la nature (catastrophes pas naturelles du tout, épuisement des ressources). C’est parce que le capital s’est fait totalité (pour Jappe c’est la valeur qui est un « fait social total ») qu’il tente de convertir homme et nature en travail mort et nature morte. Des luttes se mènent contre cette crise de reproduction (arrachage des plans OGM, lutte contre les bio et nanotechnologies, contre l’énergie nucléaire, lutte des chômeurs et précaires ; etc.).

Il n’y a rien à attendre de « la crise » qui aille dans le sens de la communauté humaine. Elle n’a pas de sens en soi. Elle peut modifier les nécessités de la lutte mais elle n’est en rien porteuse d’un devenir-autre. Il n’y a pas de communisme de l’impossibilité capitaliste. C’est pour cela qu’il ne faut pas attendre des jours meilleurs ou une situation plus mure définie par une théorie qui serait forcément anticipatrice. Si elle a pu l’être à un moment donné c’est qu’elle a pu s’appuyer sur un mouvement de l’histoire globalement prévisible, celui de l’industrialisation et des techniques appuyée sur l’idée plus générale de Progrès. C’est autour de cela que se sont organisées les visions du monde bourgeoise (Weltanshauung) et ouvrière (théorie du prolétariat). Et si la « Théorie critique » issu de Francfort peut encore nous éclairer, c’est parce qu’elle fut l’une des premières à faire justement la critique de cette conception aussi bien au niveau conceptuel qu’au niveau historique et politique. En repartant au minimum de là (cf. là aussi une lettre-contribution de J.-L. Rocca pour la journée de mai 2011), nous ne pouvons plus dire que la critique nous trace une voie royale, mais plus modestement qu’elle nous donne des pistes pour ne pas trop se fourvoyer et une certaine assurance sur le fait que nous ne nous n’y livrons pas simplement pour passer le temps ou se valoriser. La critique est toujours la critique de son temps et en cela elle n’a pas à se poser abstraitement la question de son lien avec la pratique. Si cette critique est vraiment critique et non pas autonomisée, alors elle est déjà un élément d’une praxis plus générale à l’œuvre et il me semble que c’est bien le sens que D. Hoss a essayé de donner à son initiative des Journées critiques il y a maintenant un an et demi.

Il faut lutter ici et maintenant contre ce qui opprime le plus grand nombre, c’est à dire le salariat en tant que forme de domination au travail et en dehors du travail parce qu’il organise encore tout sur le modèle du travail, même s’il semble en exclure de plus en plus de monde. Ce que le salarié vend ce n’est pas tant sa force de travail (de toute façon, pour moi ce n’est pas une marchandise), mais sa soumission au procès de travail et au commandement capitaliste à travers une médiation étatique9 qui aboutit à des normes sociales et institutionnelles acceptées par le plus grand nombre sur le modèle du contrat. C’est d’ailleurs sur cette base que les dominants essaient de susciter d’anciennes ou de nouvelles divisions entre salariés et non salariés, entre salariés et fonctionnaires, entre salariés et chômeurs, entre avec papiers et sans papiers, entre « vieux » et jeunes. Et c’est contre cela que les mouvements actuels de résistance et de désobéissance se dressent. Contre l’artificialité des prix et des salaires aussi comme à la Guadeloupe, contre les perspectives d’un travail de merde dont ils ne veulent pas comme le disent à leur façon des jeunes de banlieue, mais aussi des étudiants précarisés comme en Grèce ou en Espagne.

Ne confondons pas logique du capital et logique marchande. Ainsi le capital produit de plus en plus d’emplois (il n’y a jamais eu autant de personnes qui travaillent avec l’arrivée massive des femmes au travail) et de moins en moins de travail au sens productif du terme (cela ne peut pas en effet être au sens « noble » du terme car pour Krisis nous avons vu que le travail n’est que tripalium). C’est ce dernier sens de travail productif qui finalement apparaît comme le seul retenu par Krisis10 qui en vient à parler de « fin du travail » alors que pour nous, il ne s’agit que de son inessentialisation dans le procès de valorisation du capital. C’est parce que ce courant ne voit que crise et dévalorisation dans ce processus qu’il en arrive à nous prédire la catastrophe, ce qui est toujours une perspective qu’on ne peut pas éliminer mais premièrement qui n’est pas encore là et surtout, deuxièmement qui s’avère bien peu mobilisatrice du point de vue des luttes à entreprendre.

Finalement, malgré toutes leurs allégations sur une théorie de la forme-valeur qui dépasserait la théorie de la valeur travail, quand ils sont un peu poussés dans leurs derniers retranchements, les partisans de ce courant en reviennent tous à énoncer le bien fondé de la théorie de la valeur travail comme preuve par défaut de la valorisation.

Ainsi, cette théorie triompherait parce que la fin du travail est assimilée à la fin de la valorisation. C’est vrai aussi bien pour D. Hoss dans sa dernière intervention de septembre 2011 que pour Jappe dans son dernier ouvrage Crédit à mort ou que dans le dernier texte traduit de Trenkle (Krisis).

Le rapport entre lutte présente et histoire des luttes

Le courant critique de la valeur méconnaît l’histoire du mouvement prolétarien. Par exemple dans Crédit à mort Jappe se montre fort méprisant par rapport au mouvement révolutionnaire allemand des années 20 en s’appuyant même sur une critique à son encontre de la part de Lénine !11 Cette méconnaissance ou ce mépris peut s’expliquer pour deux raisons : tout d’abord parce qu’il le juge de l’extérieur, du point de vue d’une théorie dont la pureté réside dans son autonomie par rapport au mouvement pratique et ensuite parce qu’il le juge rétrospectivement du point de vue de l’advenu, c’est-à-dire du point de vue de sa défaite et de la victoire de la révolution du capital. Mais contrairement a beaucoup qui jettent le bébé avec l’eau du bain (puisque le prolétariat n’est pas tout, il est rien) avec toute la déception qui sied à l’amoureux déçu, le courant critique de la valeur énonce avec la plus parfaite froideur bourgeoise (pour paraphraser Adorno) : « la classe ouvrière a toujours été… » ou alors, « la classe ouvrière n’a jamais été… » en se mettant ainsi en dehors de l’histoire des luttes de classe pour ne retenir qu’une histoire du capital réduite à sa modernisation.

Une conception du processus comme capital automate conduit par nature a mépriser ou à voir toute lutte comme n’étant qu’un élément de la dynamique du capital et non pas en même temps un moment de sa crise. Ainsi, les mouvements de la fin des années 60 en Europe sont-ils perçus comme « un rameau tardif du Marx exotérique » (cf. Kurz, Lire Marx, p. 31-32) et les mouvements de jeunes de l’époque sont réduits à une dynamique de rattrapage et de modernisation. C’est encore le point de vue de l’advenu qui s’exprime et il ne faut pas s’étonner que ce courant ne se pose pas la question des liens entre théorie et pratique. Il s’apparente, dans la tradition allemande, à un « socialisme de la chaire ».

Anselm Jappe, dans Crédit à mort toujours est très clair là-dessus : dans la lignée adornienne il énonce que la critique doit être autonome et son projet « d’émancipation » ne semble exister que dans la théorie. L’idée d’émancipation remplace la révolution en acte dans le cadre de considérations désabusées assumées12.

J’en suis revenu à ce que je voulais mettre en évidence. Il ne s’agit pas aujourd’hui de se battre pour aboutir à la reconstruction d’une théorie de la révolution ou à la recherche d’une vérité, mais plus modestement de voir le lien entre ce que nous énonçons et ce que nous pouvons faire, loin de tout immédiatisme ou activisme qui ne représenteraient que le revers de l’autonomie de la théorie sur la même pièce de fausse monnaie.

 

Jacques Wajnsztejn

Lyon, le 30 septembre 2011

 


Notes

* Voir ici : Journées critiques, quelle suite ?

1 – Représenté par la revue allemande Krisis, puis aussi par la revue Exit depuis une scission à l’initiative de R. Kurz et R. Scholz ; et aussi défendu de façon plus indépendante par A. Jappe. Ce courant part de l’idée qu’il faut rendre plus claire la théorie critique de la valeur basée sur le concept de « forme-valeur » dont la substance est le travail abstrait (présente chez Marx), mais rendue obscure par la prévalence d’une théorie marxiste vulgaire de la valeur appuyée sur la « valeur-travail » dont on ne sait si c’est une substance, celle des travaux concrets égalisés en travail simple ou une mesure, celle du temps de travail (conception également présente chez Marx). Je reviens dans la seconde partie de l’annexe 2 (en fichier joint), autour de la crise sur l’inconséquence qui consiste aujourd’hui à décrire les transformations du capital à partir de la première et à expliquer sa crise à partir de la seconde.

2 – Courant dont feraient parti la revue Temps critiques et apparemment, d’après DH, B. Aspe qui a été un moment je crois assez proche des thèses de Negri sur la question. On pourrait y ajouter Philippe Riviale qui participe au projet des Journées critiques et aborde cette critique des théories de la valeur dans au moins trois ouvrages (j’y ferai référence de manière plus précise dans ma critique de l’article de N. Trenkle, de Krisis, que je vous envoie en fichier complémentaire).

3 – Bien sûr on peut dire aussi que les rapports entre esclaves et maîtres étaient des rapports de dépendance réciproque (la fameuse dialectique du maître et de l’esclave chez Hegel), mais les esclaves n’étaient pas « libres » et ils ne croyaient pas aux valeurs de leurs maîtres, ils n’étaient pas « citoyens », etc. 

4 – Kurz définit comme suit ces deux termes : « On appelle doctrine ésotérique une doctrine secrète que certains philosophes de l’Antiquité ne communiquaient qu’à un petit nombre de leurs disciples ; par opposition à exotérique, doctrine que les philosophes anciens professaient en public » (Lire le Capital, éd. de la Balustrade, 2004, p. 21). Marx aurait ainsi eu deux facettes théoriques, une adressée à l’élite du parti Marx comme parfois les personnes issues de la gauche italienne dite bordiguiste nomment le parti communiste au sens historique du terme et l’autre adressée aux larges masses influencées par le parti communiste formel astreint à une propagande simplificatrice. Je m’oppose complètement à cette interprétation et si Marx a produit quelques textes de vulgarisation en direction de la classe ouvrière (Le Manifeste évidemment, mais aussi Prix, salaires, profits), ce qui est critiquable dans ces derniers l’est aussi dans leurs prémisses plus « théoriques » (par exemple les arguments contenus dans Prix, salaires, profits ne sont que le prix à payer du manque de distance de Marx vis-à-vis de Smith et Ricardo, les théoriciens « progressistes » de la bourgeoisie industrialiste anglaise).

5 – Dans cette conception le capitaliste n’est qu’un porteur de capital et un représentant du pôle capital du capitalisme considéré comme un système, comme le travailleur n’est qu’un porteur de travail et un représentant du pôle travail de ce même « système ».

6 – A. Jappe, préface à La pensée-marchandise d’Alfred Sohn-Rethel, éd. du Croquant, 2010, note 5, p. 10. Je tiens d’ailleurs à saluer le travail salutaire d’A. Jappe pour rendre disponible cet auteur et ce texte en français.

7 – On est ici très proche du schéma qui est celui de la « coupure » établie par Althusser entre le « jeune Marx » et le « Marx de la maturité », même si la coupure ne repose pas sur les mêmes bases. D’ailleurs ne peut-on pas voir dans le recueil de texte de Marx choisis et commenté par Kurz (Lire le Capital, op. cit.) une filiation reconnaissante envers le Lire le Capital d’Althusser ?

8 – Pour réaliser ce tour de force, Jappe va jusqu’à assimiler la baisse supposée des profits (ils n’ont jamais été aussi hauts parce que justement les théories de la valeur sont fausses ou devenues inopérantes) et la baisse du taux de profit qui serait compensée par l’augmentation de sa masse (une compensation qui sert de béquille théorique à des générations de marxistes qui pensent qu’un jour les contre-tendances ne viendront plus infirmer les tendances). On est dans la croyance…

9 – L’analyse de Krisis est généralement vierge de toute allusion au rôle actif de l’État dans la globalisation actuelle. Elle ne conçoit ce dernier que sous les traits de l’action répressive (l’État « ministère de l’Intérieur » comme disent les libertaires) et au détour du chemin on sent parfois dans ce courant, une certaine nostalgie « de gauche » pour la période de l’État-providence.

10 – Dans Crédit à mort, Jappe nous dit : « Plus généralement, il faut toujours se souvenir que les services et les réparations ne sont pas un travail qui produit du capital, mais qu’ils dépendent des secteurs productifs. » Là encore, retour au Marx exotérique tant décrié.

11 – Sans vouloir donner dans le ragot, on ne peut mésestimer le fait que Kurz ait été dans les années 60-70 un « marxiste-léniniste », ce qui lui vaut de solides inimitiés en Allemagne.

12 – Cf. aussi une recension de P. Dumontier à propos de Crédit à mort dans le no 41 de la revue A contretemps (septembre 2011).

 

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