Version imprimable de cet article Version imprimable

Particularisme juif et antisionisme
À propos de la note 20 du texte Un particularisme juif

par Larry Cohen, Jacques Wajnsztejn

La note 20* s’est voulue synthétique, mais s’est avérée l’être trop, selon des « commentateurs » ou lecteurs, d’où les précisions qui suivent.

On sait qu’au moment de la réunification de l’Allemagne, certains courants de la gauche allemande, bien sûr les staliniens, pour des raisons évidentes de lutte de pouvoir, mais aussi un courant plus original qui allait devenir les antideutsch, se sont opposés à cette fusion politique. À leurs yeux, la réunification de la RFA et de la RDA allait réactiver le destin historique du Reich, de la Grande Allemagne, celle-là même qui a engendré le national-socialisme, parce que cet État contiendrait, de façon intrinsèque, le nationalisme, l’antisémitisme, l’hégémonisme et l’esprit de conquête, la quintessence de l’État autoritaire tel que l’analysait de façon critique l’École de Francfort. 

Or, un raisonnement semblable est fréquemment tenu aujourd’hui par les associations et militants pro-palestiniens à propos de l’État d’Israël, qui constituerait la nouvelle exception et le symbole du mal. Selon ces groupes, subissant le plus souvent l’influence de l’idéologie décoloniale, la naissance d’Israël serait le fruit d’un projet de colonie de peuplement. Pour rappel, le colonialisme de peuplement est une théorie qui s’est particulièrement développée en Australie et qui s’est exportée dans tout le monde anglo-saxon donc aussi en Israël (cf. l’article de Yoav Peled, « Délégitimation d’Israël ou analyse socio-historique ? Le débat sur le sionisme comme mouvement colonial de peuplement » à ce sujet1).

Il y a au moins deux façons de comprendre la notion de colonialisme et de colons. Le mot « colon » a plusieurs sens. On l’emploie pour un individu qui va travailler dans un autre pays que le sien pour exploiter la terre, faire du commerce, etc. Un pionnier du défrichement d’une terre comme cela l’a été pour certains pionniers juifs en Palestine2. Mais on l’emploie aussi au sens d’un individu ou groupe qui prend sa place dans un projet impérialiste de développement d’une colonie dépendant d’une métropole.

La colonisation de peuplement relève du second sens et dans la mouvance postmoderne et décoloniale, elle serait une projection de la civilisation blanche-occidentale-raciste-(voire chrétienne)-capitaliste contre les peuples originels non blancs et comporterait dès les origines (1492 côté américain ; les croisades côté européen) une orientation colonialiste et forcément génocidaire (des Aztèques aux Maoris en passant aujourd’hui par les Palestiniens comme cela est développé, par exemple, dans « Le Colonialisme de peuplement à la lumière de Fanon3 » de Saïd Bouamama). C’est l’interprétation prédominante, pour ne pas dire « à la mode », aujourd’hui à gauche et à l’extrême gauche et surtout dans l’Université (cf. aussi, au niveau plus militant, le meeting pro-palestinien et favorable à l’attaque du 7 octobre 2023, à Paris VIII, le 25 octobre 2025).

Or, dans la note 20, nous n’avons pas été assez clairs sur ce point : Israël est à la fois un État-refuge pour les Juifs ayant échappé au judéocide et réalisé sous les auspices quelque peu tumultueux de l’ONU4 et a ensuite servi de base de repli aux Juifs chassés plus ou moins violemment des pays du Moyen-Orient et du Maghreb après 1948. Mais en second lieu, c’est une colonisation originale parce que non liée directement à une seule métropole impérialiste et mise en œuvre, à l’origine, par des « colons de gauche ». Il n’a pas non plus procédé à l’élimination quasi totale des autochtones, comme aux Amériques ou en Australie. D’ailleurs, à part ces exemples, rares ont été les colonisations de peuplement qui ont pris la place des colonisés. Le cas de l’Algérie souvent cité comme exemple maximaliste d’une colonisation de peuplement contredit sur ce point la conception génocidaire des colonisations de peuplement.

Une telle analogie entre la nature forcément génocidaire du sionisme de par ce qui le définirait comme un colonialisme de peuplement comme les autres (celui des Amériques, du Canada, de l’Australie, etc.) et le nazisme n’est pas pour nous soutenable, même si on ne peut encore jurer de rien sur ce qu’il adviendra5. Et pourtant, elle est aujourd’hui déjà fortement présente et prégnante quand ce n’est pas tant la politique criminelle du gouvernement israélien en place qui est critiquée, mais le sionisme en général et donc l’existence d’Israël elle-même… et de ses habitants actuels. En effet, les adeptes de cette analogie ne se posent la question du « droit au retour » que dans un seul sens. Dans cette mesure, leur slogan « pour la libération de la Palestine du fleuve à la mer » ne laisserait guère à la plupart des Israéliens que le choix d’un nouvel exil en masse. C’est d’autant plus un fourvoiement que ceux qui préconisent, au nom de l’égalité des droits, un État unitaire ou binational réunissant tous les citoyens israéliens actuels, juifs et arabes, tous les habitants des territoires palestiniens illégalement occupés, toutes les personnes chassées de Palestine depuis 1947 ainsi que leurs descendants ne rencontrent que peu d’écho et peinent à trouver des interlocuteurs, que ce soit d’un côté ou de l’autre, pour un programme qui n’a donc pas la moindre chance de l’emporter dans un avenir proche.

Mais revenons sur la vulgate dominante : passe encore l’idée d’un « retour » en Europe ou aux États-Unis pour les ashkénazes, qui ne représentent plus que 35 % à 40 % de la population juive d’Israël, mais les antisionistes pensent-ils vraiment à ce qui adviendrait si le restant des Israéliens actuels, donc la part la plus importante d’entre eux, voulait ou devait revenir en Irak, Iran, au Yémen, en Afrique du Nord ou en Turquie, pourtant leurs pays d’origine ?

 

De création en partie pionnière et socialisante, « l’entité sioniste », comme l’appellent les antisionistes, est devenue un État-nation comme les autres… s’il n’était pas l’un des seuls à être jugés illégitimes. Son nationalisme s’est aussi particulièrement militarisé pour faire face à son environnement hostile et au développement d’une lutte de libération nationale palestinienne. En soi, cette dernière est tout aussi légitime… du point de vue national et de l’État ; et c’est pourquoi nous avons affirmé de façon un peu provocante, mais non provocatrice, qu’il n’y avait que les Palestiniens (et on pourrait rajouter les Israéliens et les Juifs critiques) qui étaient justifiés à se dire antisionistes. En effet, d’un point de vue strictement antinomique, l’antisionisme palestinien prétend donc être aujourd’hui le seul porteur d’une légitimité historique. Les nombreux courants et réseaux pro-palestiniens peuvent se déclarer solidaires de la cause palestinienne, mais ont-ils pour autant une légitimité à jouer un nationalisme contre un autre et surtout à s’attaquer à un seul d’entre eux ? Il y a là une sérieuse limite à leur visée politique. Limite qui est franchie par certains, lorsque ce nationalisme incorporé par tiers interposé, qui peut être de provenance ancienne (anti-impérialisme et tiers-mondisme) ou récente (une large frange du mouvement altermondialiste, la référence au « Sud global »), s’accompagne d’un antisémitisme latent, implicite ou encore décomplexé sous couvert d’antisionisme.

Mais ce point de vue n’est pas le nôtre. Pas le nôtre parce que nous avons été anarchistes ou communistes de gauche et que nous sommes partisans de la communauté humaine. De ce fait, nous n’avons jamais soutenu en soi une lutte de libération d’abord nationale et de ce fait frontiste, parce qu’elle est toujours une lutte politique pour le pouvoir et son institution en État en cas de victoire, avant d’être une lutte pour l’émancipation sociale. Dans cette mesure, même si nous aurions été insoumis pendant la guerre d’Algérie, nous n’aurions pas porté les valises du FLN ; et pour les plus âgés d’entre nous, même si nous souhaitions la défaite de l’impérialisme américain, nous n’avons pas défilé en criant « Ho-Ho-Ho Chi Minh » en l’honneur de ce stalinien, assassin d’oppositionnels de gauche pendant et après la lutte anticoloniale.

 

JW et LC, pour Temps critiques, le 13 novembre 2025

 

Notes

* – Voir le texte Un particularisme juif.

1 – http://solitudesintangibles.fr/wp-content/uploads/2020/02/SI_Israel-colonie-de-peuplement_2020_Peledprpdf.pdf

2 – Les sionistes de gauche citent souvent les colonies anarchistes au sens premier comme ici : https://www.aiglemont.fr/la-colonie-anarchiste/. Une communauté utopique limitée qui ne se situe pas dans la perspective de la construction d’un État. Il y a même des sionistes de gauche qui affirment que créer des colonies juives dans un empire (Ottoman) n’était pas forcément synonyme d’une vision étatiste...
En 1840, un groupe de fouriéristes lyonnais animé par Benoît Mure lança une souscription pour l’établissement d’une colonie agricole et industrielle au Brésil. Dans leur Histoire du Brésil, publiée en 2000 et qui reparaît enrichie, Bartolomé Bennassar et Richard Marin évoquent l’expérience malheureuse de Mure et de ses compagnons, et les deux phalanstères français, qui ne survécurent que cinq ou six ans. Si le jeune empereur Pedro II leur a fait bon accueil, c’est parce que son pays avait un besoin urgent de main-d’œuvre étrangère pour abolir le travail servile — ce qu’il ne fera qu’en 1888.

3 – https://bouamamas.wordpress.com/2025/07/03/le-colonialisme-de-peuplement-a-la-lumiere-de-fanon/

4 – Tant les Soviétiques que les Américains avaient des raisons stratégiques pour soutenir la solution du partage et, dans le cas des Américains, ils ont apparemment soudoyé des pays récalcitrants en Amérique latine pour obtenir leurs voix en faveur d’un plan accordant 55 % du territoire et 80 % du littoral aux Juifs, qui représentaient 32 % de la population du pays. Tout cela sur fond d’une situation où ni eux ni les Européens ne voulaient accueillir les réfugiés entassés dans les camps de personnes déplacées. D’ailleurs, la création de l’État d’Israël n’est guère plus artificielle que celle de la plupart des États qui ont vu le jour au Moyen-Orient dans cette période. Il y avait quelque chose de parfaitement arbitraire et il en aurait été de même pour la création d’un État palestinien dans la mesure où habitaient en Palestine ottomane un monde très cosmopolite de musulmans, chrétiens, juifs (environ 10 %), arabes, assyriens, arméniens, sans que ne semble se développer un sentiment national et a fortiori un État avant que ne se manifeste d’un côté le développement importé d’un sionisme minoritaire localement et de l’autre celui d’un nationalisme arabe contre le mandat britannique d’une part, contre le mouvement sioniste d’autre part.
Par exemple, dans le cas du Koweït, ce dernier fut créé sans racines historiques. L’Égypte correspond certes à une réalité historique, l’Iran aussi, mais la Jordanie ? Sans l’ingérence de l’impérialisme britannique, personne n’aurait songé à fonder une nation ayant ces contours-là. Ce n’est pourtant pas pour cela qu’on parle de la Jordanie comme d’un état colonial de bédouins, alors que c’est pourtant un des arguments-force de Y. Peled pour parler d’Israël comme état colonial sui generis, qui n’aurait jamais vu le jour sans la politique impérialiste de l’Angleterre.

5 – La réponse disproportionnée par bombardements à l’attaque du 7 octobre d’un côté, le développement de la politique colonisatrice en Cisjordanie de l’autre, font craindre le pire.

 

Dans la même rubrique