Temps critiques #13

Soubresauts

, par Temps critiques

Passé et présent

En juin 1991 nous écrivions1 : « Pour les pays dominants, les guerres ne sont plus menées d’un point de vue national car il n’y a plus de territoire à défendre contre un ennemi extérieur, depuis la fin de la politique des blocs. En outre, l’universalité du capital et la « libre » circulation des hommes ont depuis longtemps violé « l’intégrité » nationale. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait plus d’intérêts nationaux, mais ceux-ci s’inscrivent immédiatement dans une logique mondiale qui les subordonne. Ainsi en va-t-il de la position de la France : après avoir tenté d’affirmer une position particulière, nationale, elle s’est finalement ralliée à l’Amérique, au nom des intérêts supérieurs de la reproduction d’ensemble du système capitaliste. Et tant pis pour ses intérêts au Moyen-Orient !

L’Amérique, quant à elle, exprime d’une façon toute conjoncturelle et instable, la coïncidence entre ses intérêts particuliers de nation et les intérêts généraux du système d’ensemble. Dans la situation antérieure, l’impérialisme américain imposait au nom de ses intérêts nationaux la mondialisation du système du capital et du salariat. Or actuellement, le stade atteint par cette mondialisation et son degré d’unification sont tels que l’Amérique a un rôle de défense du système global par rapport aux déstabilisations possibles que produisent les nouveaux particularismes nationaux. Il n’y a donc plus, au sens strict, d’impérialisme américain. La volonté américaine de hiérarchiser l’organisation du monde à son profit relève de la conscience de ce que sa position est fragile et temporaire. En ce sens on peut dire que la guerre a été aussi, pour elle, une tentative de fixation de cette position précaire, un « répit ».

Qu’ajouter aujourd’hui ? La guerre en Yougoslavie et l’intervention au Kosovo confirment le fait que les États-Unis interviennent de moins en moins en tant que puissance dotée d’une souveraineté nationale, mais de plus en plus en tant que représentant universel du capital. Celui-ci est en marche vers ce que nous pourrions appeler sa « totalité ». Si les États-Unis ne peuvent plus représenter à eux seuls cette marche vers la totalité car plus elle avance moins ils pèsent lourd dans la part de richesse totale créée, ils n’en restent pas moins la puissance dominante au travers de leur supériorité techno-militaire et informationnelle. C’est pour cela que dans leurs interventions, ils s’abritent désormais derrière la figure des Nations-Unis2. L’idéologie de la « guerre juste » et du « droit d’intervention humanitaire » marquent la fin de l’impérialisme3 et le début d’une nouvelle phase dans laquelle la force ne s’exhibe pas, mais se met au service du droit et de la paix, par sa capacité à résoudre les conflits. Que ce droit et cette paix ne soient pas neutres est une autre question qui ne sera pas abordée ici (la description de ce qui se met en place peut être relativement séparée du jugement sur ce qui se met en place). Il ne s’agit donc pas de défendre une patrie, des intérêts géostratégiques, mais « la liberté »4. On assiste alors à une inversion des forces politiques, du moins dans les pays occidentaux : les va-t-en-guerre traditionnels de droite ou d’extrême-droite et la « gauche jaurèsienne » sont plutôt contre les nouvelles formes prises par la guerre, alors que « la gauche nouvelle » ou « plurielle » est aux avants-postes (Blair en représente la figure caricaturale).

A l’opposé de ce qui s’est souvent dit après la guerre du Golfe et le « nouvel ordre mondial » qui en serait issu, nous avons avancé plutôt l’idée d’ « un monde aux ordres »5, régi par un système pyramidal de « gendarmes » : gendarme mondial (les États-Unis), gendarmes régionaux (France et gb pour l’Afrique et le Moyen Orient, urss et maintenant Russie pour l’Asie orientale) et gendarmes locaux (Turquie, Israël, Irak, Pakistan). Mais cette organisation est extrêmement instable pour plusieurs raisons :

La force des gendarmes locaux vient de leur surarmement. Il y a donc problème dès que l’un d’entre eux cherche à jouer une carte personnelle, ou simplement à réclamer son dû pour service rendu (cela a été le cas de l’Irak). Paradoxalement les superpuissances se désarment bilatéralement ou multilatéralement comme vient encore de le montrer la proposition américaine, faite aux Russes, de détruire les deux tiers de leurs 6000 têtes d’ogives nucléaires, et elles sous-traitent aussi les problèmes locaux. La croyance en un certain ordre et les nécessités de la guerre économique nécessitent un transfert de dépense du militaire vers le civil. Personne n’échappe à cette nouvelle donne, même pas l’État d’Israël6.

Il n’y a plus d’ennemi connu, puisque tout le monde trouve à peu près sa place dans l’organigramme (un peu comme dans la globalisation économique), même si c’est à une place subordonnée. Les ennemis potentiels ne sont même plus érigés en tant qu’ennemis, mais en tant qu’« États-voyous » et leurs dirigeants sont des nouveaux Hitler. Les derniers événements du 11 Septembre indiquent que même certains de ces « États-voyous » sont en fait « civilisables » (le Soudan vient d’être amendé). La situation est tellement instable que des listes noires doivent être constamment remises à jour.

Comme tout l’édifice repose sur le déclin de la souveraineté nationale au profit d’une « gouvernance » de l’intérêt général bien compris, toute revendication nationale, nationalo-ethnique ou autre devient une véritable poudrière (l’éclatement de la Yougoslavie, l’éternel problème palestinien et maintenant la question du Cachemire).

La seule position d’indépendance possible vis-à-vis de cette structuration mondiale des forces est alors de se situer directement au même niveau qu’elle, au niveau mondial. Et malheureusement ce n’est pas la révolution internationaliste prolétarienne qui pointe le nez, ce n’est plus non plus un pan-arabisme aujourd’hui caduc et de caractère trop limité eu égard à la recomposition actuelle, mais l’islamisme radical. On en a eu un premier exemple avec l’Iran et la lutte contre le « Grand Satan », on en a un autre maintenant avec Ben Laden et les Talibans.

Cette instabilité est le produit d’une faiblesse, d’un inachèvement du procès de totalisation. Pourtant, paradoxalement beaucoup voient dans cette faiblesse la force d’une puissance qui domine par ses capacités de déstabilisation. La confiance en cet ordre mondial, la croyance en un « Empire » (qui n’est pas les États-Unis) réalisé (c’est la position de Hardt et Negri) sont venues renforcer des ferments objectifs de déstabilisation. Après la guerre du Golfe et malgré le maintien d’une présence en Arabie Saoudite, les Américains ont amorcé une politique de retrait qui se caractérise à la fois par le sabordage de la cia par les gouvernants démocrates, puis par une stratégie électorale pro-isolationniste du républicain Bush junior. Cette nouvelle politique qui vise à n’attaquer que ce qui menace directement la sécurité des États-Unis va produire un pourrissement encore plus important dans les zones à risques. Les Israéliens et les Palestiniens, totalement incapables, dans les conditions actuelles, de créer les conditions du développement d’un capital dynamique qui intégrerait toute cette zone et dont Israël constituerait l’essentiel du pôle capital, vont pouvoir redoubler d’erreurs politiques. Erreurs qui sont autant de chances pour le surgissement du vivier religieux (musulman comme juif). Quant au Pakistan et aux Talibans…on connaît maintenant la suite ! Un autre exemple de la faiblesse des États-Unis, c’est qu’ils demandent l’accord à la Russie et à la Chine, ces formes anciennes d’empires, avant d’intervenir.

En réalité, il n’y a pas de véritable constitution d’un « Empire ». Il y a tendance à l’unification dans un monde qui n’est pas unipolaire et dans lequel interviennent de plus en plus de forces non étatiques (ong, nouvelles formes de terrorisme messianique, groupes mafieux). Aucune dimension stratégique ne se dégage et les États-Unis apparaissent de plus en plus comme une force sans solution politique, qui ne peut intervenir qu’au cas par cas7. Ainsi, le Wanted lancé par Busch à l’égard de Ben Laden et de ses réseaux — dont les anti-impérialistes se sont gaussés sans le comprendre — témoigne de cette impossibilité pour le système de mener une politique de guerre comme le furent les guerres impérialistes des puissances coloniales et neocoloniales. Ses interventions militaires relèvent de la vengeance, des représailles, de l’action de commando, du coup de force, de l’appui tactique à des forces locales, de la « sécurisation » de zones sensibles, etc. Face à des réseaux islamistes qui, eux, opèrent d’emblée sur le plan mondial puisque le djihad n’a pas de frontières8, le système bien que lui aussi mondialisant, ne peut plus répondre sur le mode de la « guerre mondiale ». D’où ce décalage observable entre des forces, qui bien que militairement inégales, ne peuvent pas se vaincre politiquement.

La marche vers la totalité et les difficultés d’une nouvelle régulation

Cette situation prend son origine avec la défaite dans la guerre du Vietnam, défaite qui marque la fin de l’utopie américaine de représenter tout le capital. La défaite de l’urss en Afghanistan constitue son pendant tardif9 et la fin d’une tentative de constituer une vaste aire propre de développement. Seule l’Angleterre maintient une certaine vision stratégique, car elle est la seule puissance de culture impériale et impérialiste à conserver une force et une capacité d’intervention militaire, sous parapluie américain toutefois. La France, elle aussi de culture impérialiste n’a plus les moyens de sa politique et malgré le maintien d’une certaine présence en Afrique, elle se permet de sacrifier ses intérêts proche-orientaux (et le lobby pro-irakien) pour une petite participation à l’opération « Tempête du désert » dans le Golfe.

En fait, on n’est pas sorti de la crise des années 70. Les tentatives de restructuration sont restées incomplètes et parfois assez formelles (dérégulation, privatisations, flexibilité) sans que se mette en place un nouveau mode de régulation aux vertus stabilisatrices d’un niveau au moins identique à celui de l’ancien mode fordiste. La crise s’est même étendue à l’Asie et sous sa forme la plus moderne (Japon, Thaïlande), alors que seule la Corée du Sud a connu, à retardement, une crise classique de type fordiste.

La défaite de l’urss et de son bloc en tant que puissance n’a pas conduit à une extension du modèle capitaliste occidental. Le contrôle des flux de marchandises et des flux financiers par des goupes mafieux et des réseaux d’anciens bureaucrates soviétiques sont un obstacle sérieux à une greffe pure et simple du système capitaliste dans la région. D’autre part, malgré l’industrialisation forcenée de l’époque stalinienne, les résistances communautaires et religieuses restent fortes. Bien sûr l’ancienne propriété collective de la commune paysanne (l’Obchtchina et son conseil : le Mir) n’existe plus depuis longtemps en tant que telle, mais elle a perduré sous la forme abâtardie et ambiguë du kolkhoze. Les questions que Marx posait à la fin de sa vie à Vera Zassoulitch restent actuelles, à savoir : est-ce que la Russie a besoin de passer par la phase bourgeoise et capitaliste (« à l’occidentale »)10 ou bien peut-elle, en s’appuyant sur certaines références communautaires avancer plus directement vers la communauté humaine ? Face à ces problèmes, les dernières prises de position de Poutine, malgré leur opportunisme, constituent au moins un soulagement pour les Américains.

Seule l’aire de la Mitteleuropa réintègre un peu son giron d’origine, sous pavillon allemand, laissant les slaves de l’Est et des Balkans à un sort incertain. En Bosnie et au Kosovo, en Albanie comme en Afghanistan, ce que le capital ne peut ou ne veut développer, il l’épuise, le détruit. C’est un autre signe de la fin de l’époque des impérialismes (pas de nouveau plan Marshall pour eux), mais ce n’est pas pour cela qu’il faut uniquement y voir une impossibilité pour le capital à valoriser certaines zones11. Il y a aussi des résistances à la pénétration du capital, particulièrement dans l’ère slave orthodoxe et dans l’ère islamique.

La faiblesse de la souveraineté nationale des États annihile toute dimension politique de leur action. Tout devient obscur. Pourquoi sacrifier Sarajevo et pas le Kosovo par exemple ? Bien sûr, il se trouvera toujours quelques prétendus marxistes pour nous révéler la rationalité économique qui se cache derrière tout ça : l’existence d’un ou deux gisements de pétrole dans le Caucase et la Caspienne, alors que pour l’Afghanistan on nous parlera de gazoducs ou de quelque autre ressource ; mais qui le croit vraiment ? Si dans un passé récent les États-Unis ont effectivement cherché à tenir la Russie à l’écart du processus d’exportation des hydrocarbures et des gros contrats juteux qui en découleraient (logique économique), ils s’orientent aujourd’hui vers une attitude de compromis et de complémentarité. Les risques de déstabilisation dans la région ne permettent plus de tenir la Russie à l’écart des négociations (logique de puissance et d’ordre)12. Ceci est d’autant plus marqué que depuis Gorbatchev, les dirigeants russes actuels, malgré les tensions dans l’armée, ont clairement choisi l’Occident et la voie du développement du capital, renonçant ainsi à une voie slave, anti-occidentale et anti-capitaliste très ancienne (la « Troisième voie »). On en a eu une première preuve avec l’absence de réponse donnée par le même Gorbatchev à une lettre de Khomeyni de janvier 1989, lequel lui proposait une alliance contre « le grand Satan » et l’Occident. Les conflits qui ont suivi, dans l’ex-Yougoslavie et dans les anciennes Républiques asiatiques de ce qui fut l’urss, démontrent qu’il n’y a pas d’alliance possible entre l’aire slave et l’aire islamique.

Cette insuffisance de nature politique de la part des États actuels, explique qu’ils fonctionnent dans un rapport ambigu à leur complexe militaro-industriel. En tant que gestionnaire et appareil bureaucratique d’expertise, l’État fait partie intégrante de ce complexe militaro-industriel et il participe aux choix et décisions dans la logique abstraite qui anime ce système, mais en même temps il est dépendant du processus de développement de la technoscience que Jean-Marc Lévy-Leblond définit comme une situation dans laquelle le faire de la technique l’emporte sur la connaissance scientifique. De la même façon que l’économie semble s’imposer au social et à la politique, la technoscience s’impose au militaire. Ainsi, dans l’intervention en ex-Yougoslavie, il apparaît qu’une des raisons de la non intervention au sol résulte de la prédominance au sein de l’armée américaine, des options de l’armée de l’air qui sont justement celles qui reposent le plus sur l’idée d’une guerre technologique sans hommes ou presque13. La fin des armées de conscription s’impose donc et avec elle les formes traditionnelles de lutte contre la guerre. Il n’y a plus besoin d’appels à la désertion en direction des militaires des pays dominants quand la désertion est civique (cf. le fameux « plutôt rouges que morts » des jeunes allemands). Il ne s’agit pas de regretter le bon vieux temps de la guerre virile « entre hommes », mais de constater que la guerre « néo-moderne », en réduisant le nombre d’hommes nécessaires à son fonctionnement tout en augmentant l’exigence de qualification militaire et scientifique de ceux qui demeurent (les militaires professionnels), invalide les modèles historiques du retournement de la guerre impérialiste ou nationaliste en guerre sociale révolutionnaire. Et ce n’est pas le fait de terminer invariablement des tracts par des appels à la guerre sociale ou à la guerre de classe qui changera quelque chose !

Depuis la fin de l’antagonisme des blocs, la guerre est toujours déjà « civile », même si les médias l’affublent du caractère « d’ethnique ». Guerre de tous contre tous qui a pour scène une « société civile » dans laquelle la violence s’affranchit de toute légitimité idéologique et politique, de toute humanité puisque l’ennemi n’est pas vraiment considéré comme un humain. En Bosnie, par exemple, le marquage des corps selon des pratiques d’avant l’humanisme, redevient le mode de traitement des conflits entre ennemis : le sang doit couler, le sperme doit souiller. Comme le montrent les Talibans à l’origine (« étudiants en religion ») puis les séides de Ben Laden , ce sont aussi des civils qui aujourd’hui mènent la guerre. En dehors de leur opération ponctuelle de vengeance, les Américains participent aussi de ce mouvement en permettant une nouvelle flambée de guerre civile en Afghanistan (cf. la prison de Mazâr-e-Charif livrée aux hommes de Dostom).

L’islam et le mouvement de la valeur14

Nous disions donc que les États-Unis ne peuvent représenter à eux seuls cette marche vers la totalité même s’ils cherchent à rester la superpuissance. La Trilatérale a essayé de jouer ce rôle, sans succès et l’onu malgré son action en ex-Yougoslavie n’a pu le faire non plus. Il y a une crise de la représentation (dit plus trivialement et sans jeu de mots, il n’y a plus de pilote dans l’avion !). Il y a par contre un immense mouvement de refus. Il commence avec la révolution iranienne et le développement d’un populisme religieux d’origine chiite en réaction au mouvement d’individualisation et aux destructions du capital d’une part, à l’Islam sunnite officiel, apanage des puissants du golfe et ciment des relations tribales en milieu rural d’autre part. Le nationalisme arabe des années 60 et 7015, plutôt laïc et « progressiste » est progressivement balayé comme réponse à l’échec de la modernité, une modernité qui déstructure, urbanise, individualise, développe un début de classe moyenne, à côté d’une prolétarisation qui ressemble beaucoup à une lumpen-prolétarisation (la force de travail sans le travail). Le fis algérien a représenté, avant son interdiction, cette alternative d’un islamisme politique de parti. L’évolution du régime de S. Hussein et des groupes de résistance palestiniens est un autre exemple de cette option, mais à partir de situations très différentes qui toutes ont pour point commun de réagir à la faillite d’un projet de développement autocentré. Mais ce populisme religieux, révolutionnaire et expansionniste à ses débuts évolue peu à peu vers un national-populisme que le régime iranien actuel représente bien. Quel événement, tout de même, que cette condamnation des attentats du 11 septembre par les officiels iraniens !

C’est que la « révolution iranienne » en devenant nationale et en se limitant à une influence parmi les chiites, ne représente plus le fantasme d’une alternative. Si la défaite de Saddam en 1991 est un peu une victoire à retardement de l’Iran, c’est aussi le début d’un autre cycle. Le populisme religieux des chiites rentre dans le rang au profit d’un mouvement religieux beaucoup plus messianique. Parallèlement, la guerre en Palestine tourne à l’affrontement entre groupes religieux.

Les Talibans, les groupes palestiniens islamistes et les Juifs des colonies16 rejouent la communauté contre l’État et la démocratie. La révolte contre le capital ne peut plus recourir ni à la représentation des classes ni à l’identification avec une patrie du socialisme ou une nation arabe unifiée. C’est pour cela que la communauté des croyants s’impose comme alternative. Dans sa version salafiste djihadiste, par exemple, cette « communauté des croyants » est une forme de dépassement à la fois du nationalisme et des communautarismes17. Nous ne pouvons être d’accord avec Robert Kurz de la revue allemande Krisis, pour qui « le fondamentalisme du monde islamique humilié n’est pas une tradition du passé, mais un phénomène post-moderne : c’est l’inévitable réaction à l’échec de la modernisation occidentale »18. En effet, l’adjectif « humilié » qui qualifie le monde islamique participe encore de cette idéologie tiers-mondiste qui envisage plusieurs mondes et un processus de domination s’exerçant de monde à monde. Le monde occidental aurait ainsi humilié le monde islamique. L’Arabie saoudite et ses pétrodollars un monde humilié ? Le Qatar et sa radio qui dame le pion à cnn un monde humilié ? Et qui humilie le Pakistan depuis plusieurs générations, si ce n’est ses dirigeants ? Pour nous, il n’y a rien de post-moderne là-dedans. Nous avons bel et bien d’un côté une réactivation d’un élément du passé avec l’Islam comme communauté despotique. L’unité supérieure de cette communauté est directement Allah, équivalent général absolu dont la puissance fait disparaître toute distinction de nation, caste et race. Mais d’un autre côté, nous avons aussi un élément du présent dans le vaste mouvement de refus de la valeur qui traverse ces aires et qui ne peut plus se reconnaître ni dans la lutte de classes ni dans la lutte nationaliste. On retrouve ce mélange de pré-modernité et de néo-modernité dans le clan Ben Laden – préfiguration d’une classe bourgeoise impossible – qui tout en lorgnant sur la rente féodale que lui offrirait le contrôle sur l’Arabie saoudite s’est déjà développé en réseaux anonymes dont finalement Carlos fut un précurseur19. Il ne faut en effet pas oublier que Mahomet fut un marchand qui essaya d’intégrer communauté et valeur sans passer par l’État20. Le Coran n’est pas apparu dans le désert des Bédouins, mais dans la haute finance de l’époque, à La Mecque. C’est le pèlerinage dans ce lieu saint qui réalise l’unité-totalité dans l’exaltation de la communauté. Ce n’est sûrement pas pour rien que le combat anti-occidental de Ben Laden commence avec l’occupation militaire américaine de l’Arabie saoudite. En outre Mahomet ne défendait pas les pauvres mais s’attaquait aux puissants et aux riches qui défendent essentiellement leurs intérêts et en conséquence s’autonomisent de la communauté jusqu’à la mettre en danger. Pourtant, c’est la couche des déshérités qui soutiendra le mouvement de Mahomet. Là aussi on peut remarquer la similitude avec ce qui se passe aujourd’hui. En effet, si c’est une autre couche intermédiaire que celle des marchands qui impulse le mouvement islamique radical, on y trouve le même soutien des couches de déshérités. Tout le discours sur le « vrai Islam » ou le « bon Islam » est complètement vide de sens politique, plein de bons sentiments et de volonté de déculpabilisation. Ben Laden et son entourage sont assez proches des sources, mais ils ont simplement tendance à inverser l’ordre des priorités. Dans l’Islam d’origine, il semble que ce soit le mouvement de la valeur qui soit premier dans l’édification de l’unité et le jihad secondaire. Il s’agissait de trouver « la voie moyenne » qui est celle qui permet de ne pas faire éclater le cadre de la communauté, de limiter les séparations et par exemple l’exploitation de l’homme par l’homme à l’intérieur de la communauté21. Pour Ben Laden, c’est maintenant visiblement le jihad qui est premier, mais c’est quelque chose de très récent (depuis une dizaine d’années seulement, car auparavant rien ne pouvait laisser supposer son retournement). Peut être cela est-il dû au fait qu’il devient toujours plus difficile de maintenir cette unité au sein d’un mouvement de la valeur qui