Numéro 3 — (Printemps 1991)

Un monde aux ordres
La guerre et son envers
Des mouvements contre la guerre


Guerre et capital

Guerre du Golfe et nouvel ordre mondial, Jacques Wajnsztejn

Petite radiographie de l'organisation du monde
Le système planétaire capitaliste repose sur une division internationale du travail en deux grands groupes.
Le premier groupe comprend les pays à capitaux dominants : les États-Unis et la plupart des pays de la cee. La production matérielle y est de moins en moins importante1. Le caractère de plus en plus abstrait du travail le détache de ce qui est réellement produit, qui semble avoir sa propre finalité. La production pour la production et le (...)

La guerre internisée, Jacques Guigou

Les même raisons qui ont institué la mise en spectacle de cette guerre comme une opération d’hygiène étatique mondiale, l’instituent après le cessez-le-feu comme une guerre mythique. L’exploitation de toutes les opportunités ouvertes par la guerre en vue de l’aménagement du "nouvel ordre", conduit l’État mondial à nier la guerre concrète, ses victimes, ses catastrophes, ses conséquences sur la vie et sur le devenir de l’espèce.
L’abcès irakien ayant été partiellement vidé de ses prétendues menaces (...)

Questions à propos de la guerre du Golfe, Loïc Debray

La France est en guerre. Penses-tu qu'il était possible d'éviter cette guerre ?
C'est en effet dans cette configuration qu'un pseudo-débat s'est instauré avec des cas de conscience. Un des plus significatifs étant celui de Cohn-Bendit qui déclare : « Je suis déchiré », et réaffirme qu'il est pacifiste mais qu'il peut comprendre qu'il était légitime de faire cette guerre contre Saddam Hussein ; il se sent obligé de se justifier en disant qu' » il faut surtout refuser (...)

La guerre du Golfe comme opération de police internationale, Riccardo d’Este

C'est la première fois qu'une telle formule « opération de police internationale », est officiellement utilisée pour définir une guerre. En Italie, pour les raisons que nous verrons, elle a eu un énorme succès auprès des plus hautes autorités. Le président du Conseil des ministres, M. Andreotti, l'a employée au début des hostilités pour justifier l'intervention italienne, du reste plutôt réduite, aux côtés des alliés dans la coalition anti-Saddam. Le président de la République, M. Cossiga, (...)

De Tchernobyl à Bagdad, Charles Sfar

L'explosion du réacteur de la centrale de Tchernobyl semble jouer dans l'évolution mondiale des dernières années un important rôle de révélateur. Cet événement, le premier par son ampleur dans l'histoire de la technique civile, a marqué la conscience collective de manière universelle. Qu'il ait joué un rôle effectif dans l'accélération des transformations politiques, idéologiques, économiques et stratégiques, qui mènent jusqu'à la guerre présente, reste pour l'instant hypothèse (...)

La guerre voilée, Melcom d’Idd

Le langage, parfois, prédit les faits, les annonce, ouvre une brèche où l'interprétation correcte peut se nicher ; souvent les faits, dans leur brutale objectivité, conditionnent ou, tout simplement, déterminent le langage, dans la volonté de le rendre vrai. Surviennent pourtant des lapsus ou des quiproquo, ou de véritables auto-dénonciations. Les faits dénoncent le langage qui, à son tour, se venge : en dénonçant d'abord les intentions, puis les faits eux-mêmes. Presque toujours, ce double (...)

La syntaxe de réduction, Dominique Albrespy

Si dans les années soixante-dix la guerre du Viêt-nam avait suscité encore la colère et la révolte à l'égard de l'impérialisme américain, il semble qu'aujourd'hui — on le voit avec la guerre du Golfe — la tendance se soit renversée. Être aujourd'hui du bon côté, c'est être du côté occidental (et pas besoin d'être nantis pour ça), de sa superpuissance technologique qui sait ménager les sensibilités et assure à la fois confort, sécurité, paix, profusion de marchandises, hôpitaux (...)

La Mésopotamiole, Posquières

Cet'guerre pas déclarée longtemps s'est préparée tell'ment ils la voulaient pour très vite imposer l'nouvel ordr'du marché
Refrain
États la guer', c'est votre jeu, Oui libertair'luttons contre eux.
“Laissons les armes parler, la paix a échoué” dit-il à l'Élysée. Cet individu s'est encor'bien illustré au camp des meurtriers
Qui ne voit que le “droit” au nom duquel ils broient des vivants comme toi n'est rien d'autre à (...)

Le démocratisme… dont la particule est le héros, Renée Lienard

LE DÉMOCRATISME.
Les médias s’endémènent
des exploits techniques de la coalition
déshumanisée et triomphante
du CAPITAL,
déferlent en cascades nihilistes
sur les individus terrorisés
avides d’imagerie et d’émotions fortes,
immolent la véritable Médiation
sur l’autel fallacieux de la sur implication
… DONT LA PARTICULE…
Tous s’embrasent pour une même religion ;
chacun s’adonne à une même stratégie,
embrasse une même utopie ;
LA SOCIÉTÉ DES INDIFFÉRENCIÉS.
Nous avons colonisé, modernisé, policé
du non-humain (...)

Des mouvements contre la guerre

Contre la guerre et la béatitude pacifiste, Bodo Schulze

Le pacifiste abhorre la guerre et bénit l'État. En temps de paix, on lui a appris, et il l'a cru, que la société est un vaste système de communication où tout se règle par le dialogue, de manière non violente. N'étaient alors passibles d'un traitement par la force brute que ceux qui, vivotant à la périphérie de ces vases communicants, se moquaient à coups de pierres désespérés du vain bavardage démocratique. Le citoyen pacifiste, tout en reconnaissant par-là implicitement que sa société (...)

Non à la guerre, Non aux recettes, Jacques Wajnsztejn

La guerre actuelle produit une antinomie. Par certains côtés elle va dans le sens d’un renforcement de la passivité des individus ; tout semble nous dépasser : « la logique de guerre », le matériel ultrasophistiqué et inhumain qui est mis en jeu. Face à ce déploiement politico-médiatique et technologique ce que nous pouvons penser ne peut s’exprimer sans paraître immédiatement dérisoire. En cela la guerre apparaît comme un prolongement et une radicalisation de la crise du politique. « Tout est déjà joué et (...)

Tunis à l’heure de Bagdad, Houda Ben Ghachem

Il y a quelques années un chanteur tunisien « engagé » (d'extrême gauche) chantait :
« Bagdad est dans mon cœur, comme Tunis
Une pulsion chaude, continue
Je suis une unité, ô mon ami,
Arabe et qui nie la désagrégation. » (Traduction)
Tunis est depuis le premier jour de la guerre à l'heure de Bagdad. Tout le monde est tendu vers l'Orient, les radios sont allumées en permanence, personne ne sort plus au cinéma, au spectacle ou au restaurant. Les dons du sang pour l'Irak ont été (...)

Impressions du mouvement de lutte contre la guerre à Berlin, Ilse Bindseil

Les gamins s'y met­tent, bien avant que les adul­tes, même les étudiants, aient pigé qu'il s'est passé quel­que chose de grave. Et quand ils s'y met­tent, les élèves choi­sis­sent obstinément le matin, où il fau­drait être en classe, pour aller aux mani­fes­ta­tions. Le risque n'est pas grave, parce que la cause est légitime. Trop légitime, me semble-t-il, pour mener loin.

Je suis leur pro­fes­seur et comme on s'entend bien ils me deman­dent de les accom­pa­gner.

Ce mouvement pacifiste en Allemagne, Bodo Schulze

Es wird sich bald zeigen, daß die Welt gar nicht
entdecken will, was far gute Soldaten
die Deutschen sein können.
Richard Weizsäcker
Le mouvement pacifiste en Allemagne ne se distingue pas seulement du mouvement anti-guerre en France par une différence de nom ; on ne trouvera jamais en France des slogans tels que « nous voulons vivre », « nous avons peur », « ce n'est pas pour mourir que nous faisons des études », ou encore « nous sommes trop jeunes pour mourir ». Les citoyens pacifistes de (...)

La lutte antimilitariste, Alfredo M. Bonanno

Il est nécessaire, quand on s'apprête à lutter contre un ennemi qui nous menace, de se demander ce qu'il veut faire, car plus on aura de renseignements sur ses intentions, plus on aura de possibilités de le repousser, de passer à la contre-attaque, de nous défendre. Mais, il me semble qu'une question fondamentale n'a pas encore été posée avec clarté : qu'est-ce que la guerre ? On ne se le demande pas parce que tout le monde croit savoir exactement, qui d'une manière, qui (...)

Discussion sur la RAF

L’antifascime comme ersatz de révolution ou comment la subjectivité bourgeoise réussit une dernière fois à se doter d’un masque révolutionnaire, Joachim Bruhn

Loïc Debray1 n’est pas le premier, et ne sera sans doute pas le dernier, à succomber au charme discret de la raf et à se proclamer l’interprète subtil d’une pratique armée qui n’a pour finalité que de faire passer dans les faits l’idéologie de la société bourgeoise, et cela deux cents ans après Saint-Just et plus d’un demi-siècle après Staline. Ce que Debray interprète comme un signe précurseur de la pratique révolutionnaire tire son pouvoir de fascination — telle est la thèse fondamentale de mes articles (...)

A propos de la RAF selon Joachim Bruhn, Françoise d’Eaubonne

Il est intéressant de suivre la polémique à propos du texte de Joachim Bruhn, Le corps alerte rouge. En gros, je suis totalement (ou presque) d’accord avec la réponse critique de Loïc Debray qui reste un des derniers défenseurs du groupe de sujets révolutionnaires — car ils furent tels, n’en déplaise aux contempteurs — de cet Occident fin de siècle. Et c’est également la position que je partage, dans le déplaisir d’entendre donner des leçons à ceux qui payèrent de leur sang cette ultime tentative.
Ma (...)