Numéro 14 — (Hiver 2006)

Jeunes en rébellion
Catastrophisme ou révolution ?
Luttes actuelles et universalité


I. Jeunes en rébellion

I.1. La révolte des banlieues

La part du feu, Temps critiques

Essayons de repérer ce qui s'est passé.
Tout d'abord, pas mal de « casse ». La symbolique de la voiture brûlée relie ces actions aux rodéos de Vénissieux et aux St Sylvestre du Neuhoff strasbourgeois. Mais « l'utilité » de l'objet n'est pas la même. Les objets des rodéos étaient triés avec soin (la mode des « bm »). Mais aujourd'hui c'est le tout venant de la production qui y passe et la technique employée (le feu est mis à la voiture du milieu et se propage à celle qui précède (...)

Identité négative ou négation d’une identité ?, Yves Dupeux

Votre texte m'a beaucoup intéressé, d'abord parce que je n'ai vu circuler que très peu d'écrits « théoriques » sur ce qui s'est passé là dans les banlieues, comme si l'engagement posait ici problème non seulement « sur le terrain » mais aussi « en pensée », ensuite parce que la position qui y est soutenue me semble forte. Je souscrits donc au point de vue que vous défendez, qui consiste à s'attacher au « dévoilement » contenu dans cette révolte en dehors de toute présupposition (...)

Réflexions provisoires de Paris à usage d’amis anglais, André Dréan

Il m'est évidemment difficile, malgré des conversations avec des amis, en particulier en province, de me faire des idées précises sur ce qui est arrivé ces quinze derniers jours et sur ce qui continue à éclater, de ci de là, de façon plus ou moins sporadique. Mais, je crois que nous pouvons déjà remarquer plusieurs choses.
Les émeutes, en région parisienne comme ailleurs, ont été médiatisées et gonflées à outrance pour faire peur aux bons citoyens et justifier les mesures sécuritaires démesurées prises (...)

Nothing to lose !, André Dréan

Depuis plusieurs années, Saint-Paul est l'un des foyers de révolte endémique que l'État britannique a beaucoup de mal à réduire. Je m'y suis rendu pour la première fois en avril 1986, au lendemain de l'émeute dans la prison d'Horfield, très proche, à laquelle les mutins mirent le feu. Nombre d'entre eux profitèrent d'ailleurs de la panique des matons pour disparaître dans la nature. Pour qui connaît l'atmosphère oppressante et suspicieuse qui règne aujourd'hui en (...)

I.2. Le moment CPE

Blocages et embauchages, Temps critiques

Tout mouvement qui est parvenu, même de façon embryonnaire, à renverser le cours de la domination rencontre inévitablement les obstacles que les mouvements précédents n'avaient pu franchir. Porté par ses avancées, il en affronte très vite leurs limites.
La présente offensive contre la précarisation de la vie des individus a non seulement déjà gagné plusieurs batailles contre la passivité et la séparation mais elle a aussi élargi le domaine de la lutte ouvert par les jeunes de banlieues, il y a (...)

Hard blocking, Temps critiques

Le mouvement actuel n'est pas un mouvement revendicatif Comme celui de novembre, il ne revendique rien, au sens strict, ne propose rien non plus, mais il exprime un refus de la situation qui trouve son point d'ancrage dans projet de loi sur « l'égalité des chances » et particulièrement le cpe. Cette absence de revendication s'exprime de plusieurs manières :
– par un refus qui tend à englober toutes les formes de précarisation (le refus du cne est clairement énoncé) ;
– par son (...)

II. Lorsque travail et activité tendent à l’indistinction c’est alors la critique du travail qui peine à s’affirmer

Le double langage de la critique pro-travail des 35 heures, Jacques Wajnsztejn

Le 13 mars 2005, Lauren Golder nous écrivait ceci :
« J'ai déjeuné l'autre jour, a New York, avec un copain militant (un peu réformiste) et il m'a rappelé d'un ton un peu triomphal une discussion que j'ai eue avec lui sur les 35 heures en France en 2002. Il voit la mobilisation actuelle en France comme preuve que : 1) les 35 heures ne conviennent pas au patronat, comme l'affirme l'ultra-gauche et 2) que la reforme est vue favorablement par la classe ouvrière, et non (...)

Un oiseau dans le désarroi, Temps critiques

Le texte1 de L'Oiseau-Tempête pose d'emblée le cadre théorique du sujet en parlant dans son sous-titre de « temps mystifiés ». On est donc dans l'optique de la fausse conscience et non plus dans celle de la conscience de classe, mais c'est encore la conscience qui mène le monde et qui peut expliquer qu'on puisse assister à des non événements que représenteraient « une manif virtuelle » et une « contestation virtuelle ». Les syndicats semblent alors tirer leur existence de la mise en (...)

Ne pas travailler le lundi de Pentecôte, Temps critiques

C'est au contraire le point de départ d'une révolte qui doit déboucher sur une action d'indiscipline. Il n'y a pas à la justifier car si la grève et autres formes d'action directe gardent une certaine légitimité de compassion dans le secteur productif et les usines en particulier, ce n'est pas (plus) le cas dans les secteurs de la reproduction et particulièrement dans le secteur des services publics. La volonté étatique d'instaurer un service minimum dans les transports et (...)

Les funambules du travail productif, Temps critiques

Le texte1 de Jean-Pierre Lefebvre est une façon de sauver la catégorie de prolétariat à partir à partir d'une analyse des transformations du capital. Cette analyse est reliée au travail d'Henri Lefebvre2, mais conceptuellement il ne fait aucune référence aux réflexions qui ont pu se mener en dehors du giron historique du pcf (que ce soient celles de l'opéraïsme italien sur le travailleur collectif et le general intellect ou de revues comme Invariance qui ont théorisé la « classe (...)

The show must go on, Temps critiques

Le texte1 de Jean-Pierre Lefebvre est une façon de sauver la catégorie de prolétariat à partir à partir d'une analyse des transformations du capital. Cette analyse est reliée au travail d'Henri Lefebvre2, mais conceptuellement il ne fait aucune référence aux réflexions qui ont pu se mener en dehors du giron historique du pcf (que ce soient celles de l'opéraïsme italien sur le travailleur collectif et le general intellect ou de revues comme Invariance qui ont théorisé la « classe (...)

« Culture en danger », si seulement…, Nicolas Langlais

L'État ne veut pas que la culture disparaisse. Au contraire, plus les choses vont mal, et plus la culture est essentielle pour maintenir cette société démente. « Un prisonnier qui ne peut pas voir le ciel de la fenêtre de sa cellule va avoir la possibilité de peindre une scène d'oiseaux en train de voler parmi les nuages sur un fond de brume légère bleue dans l'espace. Dans la société, au-dehors, l'art joue un rôle similaire : ce qui est nié et qui paraît hors de portée, mais possible (...)

Les intermittents, des cogestionnaires d’entreprises culturelles ?, Jacques Wajnsztejn

La société actuelle « n'humilie (pas) sans fin » les artistes, mais elle a ouvert les vannes de la création subventionnée et des acteurs entretenus. C'est ça la démocratisation de la culture. Toutefois la conséquence en est une dévalorisation de la condition d'artiste. Cela n'a rien à voir avec une humiliation, point de vue moral et subjectif que la société du capital ne connaît pas.
Si la séparation entre acteurs-artistes professionnels d'un côté et spectateurs de l'autre est (...)

Sur deux méprises à propos des intermittents, Temps critiques

Là où Nicolas-Le Strat1 voit une déprofessionnalisation des métiers de l'art, du social et de la recherche parce qu'il constate une montée de l'intermittence et donc un abandon des anciens statuts protégés, on peut voir à l'inverse une nouvelle « professionnalisation » en dehors des critères traditionnels définissant les métiers. La croissance exponentielle du nombre d'intermittents du spectacle en fournit un exemple. Toute activité, toute expression organisée ou spontanée, de salle (...)

III. Critique du catastrophisme

La société industrielle, mythe ou réalité ?, André Dréan

Parce que nous sont plus agréables les choses
que nous pouvons imaginer aisément,
nous préférons l'ordre à la confusion comme si,
en dehors de son rapport à notre imagination,
l'ordre était quelque chose dans la nature. Spinoza
L'Éthique
Le capitalisme ne date pas d'hier. Les formes embryonnaires qu'il a pu prendre remontent à l'Antiquité. Mais le capitalisme industriel, lui, né sous le parrainage de l'État centralisé et dans la foulée de l'émancipation de la (...)

Contre la rhétorique des "conditions données", Jacques Wajnsztejn

Il s'agit de séparer d'un côté, une critique de l'idée de neutralité du processus technique (il serait plus juste aujourd'hui de reprendre le terme de technoscience) et de l'autre un refus de tout processus technique, qui lui relève de la technophobie.. quant à nous, nous disons seulement que le rapport à la nature extérieure est entièrement médié par la puissance du capital, ce qui laisse de côté la question d'un rapport de domination à cette nature extérieure, bien antérieur au (...)

Contribution à la critique du catastrophisme, André Dréan

De toutes les passions,
la peur est celle qui pousse le moins les humains
à enfreindre les lois. Thomas Hobbes
Léviathan
Dans les annales de l’histoire réelle, l’acte de naissance de la technoscience restera l’atomisation d’Hiroshima, symbole même de la puissance monstrueuse que la domination a, depuis lors, acquise. Pour la première fois, elle disposait en effet de moyens de destruction sans commune mesure avec ceux utilisés dans le passé, qui lui donnaient la possibilité d’anéantir toutes les (...)

IV.Vers une domination non systémique ?

Reproduction, système, oligarchie, Jacques Wajnsztejn

Vers un système de reproduction capitaliste ?
Les idées de bureaucratisation du monde et de domination oligarchique développées aussi bien par Adorno que par Castoriadis et qui viennent d'être reprises par G. Fargette1 peuvent se rapprocher de ce que Temps critiques a avancé en terme de « système » et même de « système de reproduction capitaliste », mais pas forcément dans les mêmes mots ni avec les mêmes perspectives2.
Dans ses Minima moralia Adorno caractérisait déjà, en 1947, cette dynamique du (...)

Vers une domination non systémique, Jacques Guigou

Tu vois que cette exploration de la pertinence de la notion de système pour caractériser le moment actuel ne manque pas d'intérêt et même se révèle problématique pour l'avenir… de la critique, du moins de la notre…
Bien sûr que les mots-valise que j'ai avancés (univers-capital, nature-valeur) ne constituent pas des notions suffisamment élaborées, mais ils signalent une visée et le sens d'une exploration. Exploration mal engagée à mes yeux si l'on prend pour boussole les notions de (...)

Quelques remarques sur "La farce de la victoire du non", Jacques Wajnsztejn

Le texte d'Yves Coleman qui a été à l'origine de l'échange ce trouve ici ->La triste farce de la « victoire du non »
Le centrage un peu excessif de ta critique sur les groupes d'extrême gauche et libertaires influe sur l'utilisation d'un vocabulaire indiquant une certaine contre-dépendance vis-à-vis de ces groupes. Cela entraîne alors des divergences entre nous quant à la perspective générale de l'analyse et aussi quant aux buts
En effet, la presque totalité du personnel (...)

Internationalisme prolétarien ou universalisme humain ?, Yves Coleman

Vous affirmez que je réduirais la question de l'internationalisme aux liens existant entre de « mini-organisations politiques ». Cela relève d'un faux procès, même si, je vous l'accorde, « La triste farce… » est un texte plutôt négatif, qui ne propose pas grand-chose.
Tout d'abord il est évident que, lorsqu'on s'adresse à des militants d'organisations d'extrême gauche ou libertaires, on leur parle des positions de leurs… groupes et de ce qu'ils ont les moyens de (...)

Fin de l’internationalisme et dimension d’universalité, Temps critiques

Nous situons l'origine de l'internationalisme non pas dans l'internationalisme prolétarien, mais dans l'internationalisme humaniste-révolutionnaire de la révolution de 1789, celui qui a vu les révolutionnaires de toutes nationalités participer à ce premier grand « orgasme » de l'his-toire. Internationalisme premier qu'on retrouvera dans les révolutions de 1848. La marque de cette universalité se retrouve dans le fait que ce n'est pas la nationalité qui définit la (...)

V. Épuisement de la contradiction forces productives rapports de production et communisation

Quelques réflexions autour de domination formelle et domination réelle, Jacques Wajnsztejn

Sur les différences de vocabulaire
Subsumption et subsumieren se retrouvent souvent chez Marx, mais avec des traductions différentes. La traduction par subsomption a surtout été utilisée par Antonio Negri, mais dans le sens de soumission du travail au capital. C'est logique puisque l'opéraïsme est une forme subjectiviste du marxisme qui a exalté la classe ouvrière. Il fallait donc se placer du point de vue de celle-ci, de sa position. Pour ma part, je préfère me rallier à la position (...)

A nouveau sur DF et DR, Jacques Wajnsztejn

Le hiatus entre la conceptualisation théorique de ces concepts et la périodisation historique provient d'une difficulté à concevoir la théorie communiste comme anticipation. Pour schématiser, le niveau extrême d'abstraction de la théorie communiste (tel qu'il apparaît, par exemple, dans les Manuscrits de 1844 ou les Grundrisse) est constamment rabattu sur le « réalisme » de la théorie du prolétariat et son « programme », qui pour le coup, est censée être la théorie communiste.
Si la dr est (...)

Poursuite de la valorisation ou domination du capital sur la valeur ?, Jacques Wajnsztejn

L'absence de référence théorique communiste autre que celle à Marx, semble liée, chez Krisis à l'idée qu'il n'y aurait rien eu de produit de notable entre Marx d'un côté et « Le Manifeste contre le travail » de l'autre, qui constituerait en quelque sorte le Deuxième manifeste du parti communiste. Dans cette vision, la théorie communiste existerait d'emblée dans sa forme ésotérique abstraite ; une forme qui la mettrait à l'abri des errances d'une pratique de classe qui se (...)

VI. l’hypnose formative

La formation rejouée, Jacques Guigou

En réaction aux bouleversements révolutionnaires de la fin des années soixante le système dominant s'est engagé dans un vaste processus de décomposition de l'État-providence et de sortie du compromis fordiste. Alors que l'éducation des adultes était restée jusque là périphérique à la dynamique centrale de la reproduction des rapports sociaux, la formation est devenue, après 1968, un opérateur majeur des recompositions, particularistes et immédiatistes de l'actuelle société capitalisée. (...)

Activités critiques et éducation, Jacques Guigou

L'activité critique
Elle est intervention sur le devenir-autre de l'existant et ne peut être confondue avec l'exercice de « l'esprit critique ». Celui-ci est compatible avec toutes les formes et tous les contenus de l'éducation historiquement liés au système capitaliste et à son État ; l'activité critique ne l'est pas. L'esprit critique
Dans les sociétés traditionnelles, comme dans les sociétés protohistoriques, la représentation d'un individu « autonome » et « (...)